L’uberisation de l’économie : quand les start-up mènent la danse par Philippe Corrot

Alors que le service UberPop a été suspendu en France, le débat s’intensifie aussi bien chez les politiques que dans la sphère publique. Des tensions qui sont symptomatiques d’un changement de paradigme : à l’ère numérique, ce sont les start-up, car plus innovantes, plus souples, plus à l’écoute des consommateurs et des tendances, qui donnent le ton. L’époque des mastodontes pré-Internet est-elle pour autant révolue ?

Innovation vs. conservatisme

Comme Uber, de nombreuses entreprises ayant prospéré grâce à Internet sont, par le passé, allées à l’encontre de la législation en vigueur. On a vu ainsi émerger au début des années 2000, les questions liées au respect du droit d’auteur face au développement d’Internet et en particulier face à celui de Google, Napster ou Youtube. Depuis quelques années, ce sont Facebook et autres réseaux sociaux qui remettent en question les règles autour de la vie privée. Cette problématique n’est pas nouvelle, et elle persistera à mesure que l’innovation entrera en conflit avec les traditions et les intérêts de professions protégées au détriment des autres acteurs du marché et des consommateurs. On retrouve le phénomène de destruction créatrice, décrit par Schumpeter : l’innovation est condamnée à modifier les structures économiques et à « détruire » certaines activités pour mieux les recréer, de manière plus efficiente. Cela entraine inévitablement des frictions, mais l’histoire nous montre que c’est un phénomène à la fois inéluctable et positif. Exemple proche de nous, l’industrie musicale s’est longtemps accrochée au seul modèle qu’elle connaissait (la vente matérielle d’un disque) et a tenté de contrer la dématérialisation de la musique sans comprendre qu’avec elle les consommateurs avaient d’autres attentes et profiteraient désormais différemment de la musique. Aujourd’hui, l’industrie musicale a intégré cette évolution des mœurs et accompagne la dématérialisation grâce à des plateformes comme Deezer ou Spotify. Mais cela ne s’est fait ni du jour au lendemain ni sans conflit ! Tendance de fonds, la dématérialisation de la culture pousse les industries les plus anciennes à s’adapter à la consommation 2.0. Le monde du livre n’est pas exempt et commence d’ailleurs à proposer des réponses numériques adaptées aux usages des lecteurs. Au lieu de continuer à faire vivre un modèle économique obsolète, les pouvoirs publics ont donc intérêt à accompagner les mutations profondes de l’économie et de la société plutôt que de vainement tenter de les freiner.

Le client est toujours le roi

Si on prend le cas d’école « Uber », nul ne peut nier son succès. Un succès que la jeune entreprise n’aurait jamais pu connaitre si elle n’avait pas répondu à un besoin réel des consommateurs. Le modèle économique d’Uber qui prend la forme d’une place de marché numérique, c’est-à-dire un modèle de désintermédiation qui met en lien direct le prestataire et le client, valorise la qualité de service avant tout. Dans un marché ouvert, ce qui va dans l’intérêt des clients, va dans celui de l’entreprise, de l’économie et de la société. La preuve, les clients des VTC sont aujourd’hui plus satisfaits que ceux des taxis1 ! Le constat est simple mais peut-être pas encore suffisamment admis : peu importe les réglementations présentes ou à venir, il sera impossible de revenir en arrière. Ces nouvelles start-up ne proposent pas seulement une prestation moins chère mais de nouveaux services ou bien démocratisent une nouvelle façon de consommer. Avant Airbnb, qui pensait à louer son logement à des inconnus ? Les nouvelles start-up du numérique ont offert au consommateur un acquis, non seulement en termes de services mais aussi de pouvoir avec le modèle plus flexible de la place de marché. Un modèle qui permet d’une part au consommateur d’être un véritable acteur en lui donnant la possibilité de commenter et de noter les prestataires mais aussi de lui donner l’opportunité de devenir prestataire lui-même.

S’adapter pour survivre

L’émergence de nouveaux acteurs ne se fait pas aux dépens des anciens. Un client Uber n’est pas forcément un ancien client des taxis. Si pour beaucoup les tarifs et la qualité de service Uber sont assez attractifs pour se détourner du bus ou du vélo, ce n’était pas forcément le cas avec les taxis. Uber et bien d’autres entreprises ont donc élargi le marché et si ils ont su grignoter des parts de marché aux acteurs pré-Internet, c’est que ces derniers ne sont plus en phase avec les demandes de la clientèle. Plutôt que de reprocher à ceux qui bousculent le marché de mettre en péril les acteurs historiques qui n’ont pas su innover, il faut les accompagner sur la voie du changement et de l’innovation tout en se remettant en question. Il n’existe pas de rente lorsque l’on est pourvoyeur de services et les pouvoirs publics ont été bien peu inspirés de le faire croire, notamment, aux taxis. Il est essentiel de chercher un bon équilibre entre le choc technologique et les règles de droit existantes notamment au travers de l’uniformisation des statuts entre anciens et nouveaux venus. Partant d’un pied d’égalité, chaque acteur pourra être libre d’innover et de réfléchir sans cesse à la question essentielle propre à tous les métiers : quel bénéfice puis-je apporter au consommateur ? Bref, aller dans le sens d’une économie où l’offre et la demande, les besoins et les solutions, sont agrégés de manière optimale.

 

Tribune par Philippe Corrot, co-fondateur et dirigeant de Mirakl, parue dans La Tribune n°5781 du 28 août 2015, et à retrouver ici .